Films et Médias

TRANSCENDRE

Film-performance. Un voyage au-delà des limites. Une expérience qui bouscule, qui élève, qui marque !

3 min 40 s

Svetlana s’agenouille pour travailler le bas d’un grand papier accroché au mur. Au centre du tableau aux couleurs éclatantes trône une figure féminine étrange : un visage pâle avec les grands yeux calmes d’une poupée, des lèvres rouges surdimensionnées, un chapeau bordé de bougies allumées, une collerette vaporeuse… Au lieu d’une robe, on devine une colonne vertébrale stylisée d’où émergent des nerfs, ou peut-être des racines… C’est poétique, légèrement troublant, et haut en couleurs – bienvenue dans le monde de Svetlana Arefiev !

Après des études de beaux-arts, tu es devenue restauratrice de tableaux. Comment en es-tu arrivée à peindre tes propres tableaux ?

Peu à peu, le besoin de créer moi-même s’est imposé. Ce n’était pas un plan au départ, plutôt quelque chose de très naturel. Aujourd’hui, c’est devenu une nécessité, une façon de m’exprimer.

Tes œuvres sont mystérieuses, intimistes, pleines de visages et de formes organiques qui s’entremêlent… On dirait une ambiance de rêve… Tu planifies beaucoup à l’avance ?

Non, tout commence de manière assez intuitive, presque instinctive. J’ai parfois une image ou une sensation en tête, mais elle reste floue. Ensuite, en dessinant, les formes apparaissent peu à peu, se transforment, s’entremêlent… Ce que je planifie peut-être, ce sont les couleurs – j’adore les crayons de couleur et leurs harmonies !

Conversation avec Svetlana Arefiev dans son atelier à Caluire-et-Cuire,

février 2026

Quand tu as de grands rouleaux de papier à remplir, il faut quand même avoir une idée globale de ce que tu vas faire ?

C’est un processus assez organique, justement. Les visages, les corps, les formes viennent comme dans un rêve, sans que je cherche à tout contrôler. Je me laisse guider par ce qui émerge.

Elle continue de crayonner rapidement.

Est-ce que tu traverses parfois des phases de doute ?

Oui, mais je pense qu’elles font partie intégrante du processus artistique ! Dans ces phases-là, Irina me rassure et me rappelle que c’est normal, qu’il faut accepter et continuer à avancer ! (NDLR : Irina est médiatrice culturelle de Svetlana).

Les grands rouleaux de papier sont devenus un peu ta marque de fabrique, et tu vas en présenter à la Biennale. Comment as-tu commencé à travailler de cette façon ?

Assez intuitivement, avec l’envie de ne pas être limitée par un format. Le rouleau me donne une forme de liberté : j’aime raconter des histoires sans fin, qui se déploient librement, sans contrainte. Les grands rouleaux de papier sont devenus un support idéal pour ça : ils me permettent de prolonger le geste, de laisser les images apparaître et s’enchaîner presque comme un récit continu, sans véritable début ni fin.

Cela dit, je travaille aussi sur des formats plus petits. C’est une autre manière de m’exprimer, plus intime peut-être, plus concentrée. J’aime passer de l’un à l’autre : ce n’est pas seulement pour varier, mais parce que chaque format m’amène ailleurs, dans une attention et un rythme différent.

Qu’est-ce que tu souhaites que les gens retiennent de ton œuvre ?

Je veux juste partager du bonheur, en fait. J’aimerais que les gens soient en harmonie avec eux-mêmes.

Est-ce que tu penses à ce public quand tu travailles ?

Ah non, quand je travaille je ne pense pas aux autres ! (Elle rit) Mais après si les gens viennent et regardent, j’espère qu’ils en gardent un bon souvenir, et que quelque chose s’ouvre en eux. Une petite étincelle qui provoque quelque chose.

Peux-tu me parler de tes sources d’inspiration ?

Écoute, je pourrais te parler de l’inspiration qui vient quand je fais de longues promenades dans la nature… Mais la réalité c’est que je ne sais pas d’où ça vient ! Je fais, c’est tout. « Je n’attends pas l’inspiration », comme disait Picasso. Je viens à l’atelier à 14h tous les jours, je prends un thé et mes crayons, et je commence à travailler. Et là, ça vient.

Pourquoi tellement de visages, et surtout des visages de femmes ?

On me le demande parfois. Et d’ailleurs, ce sont souvent les questions du public qui me font me questionner moi-même ! Pour les visages de femmes par exemple – je ne sais pas, peut-être parce que je suis une femme tout simplement. C’est plus facile de les représenter et ainsi de transmettre mon univers. Il y a beaucoup de poupées aussi – c’est comme ça, parce que je suis une femme.

Tu peins beaucoup de poupées, par exemple « Mathilde » qui apparaît dans plusieurs de tes tableaux. Qui est-elle et pourquoi aimes-tu peindre des poupées ?

Mathilde est une vraie poupée qui fait partie de ma collection ! Elle m’inspire beaucoup, et elle apparaît naturellement dans plusieurs de mes tableaux. Les poupées, en général, occupent une place importante dans mon travail. Elles portent quelque chose d’ambigu : à la fois familier et un peu troublant, entre l’enfance et une forme d’étrangeté. J’aime cette tension ! Elles deviennent presque des personnages, avec leur propre histoire, leur propre silence.

Comment réagissent les gens à ces tableaux ?

C’est très varié ! Certaines personnes ressentent une forme de douceur ou de nostalgie, tandis que d’autres sont un peu dérangées !

Les regards de tes portraits aident vraiment à plonger dans le tableau?

C’est vrai qu’on communique d’abord avec le regard – les paroles sont venues après.

Que t’inspire le thème de la Biennale « Cartographies intimes » ?

« Cartographies intimes » m’évoque une exploration intérieure, comme une manière de dessiner ses propres paysages émotionnels. C’est assez proche de mon travail, où je cherche justement à faire apparaître des formes et des visages qui viennent de quelque chose de très intime, presque inconscient.

Texte et photo: Ingrid Cox

"Mauvaise Nouvelle": Entretien avec Svetlana Arefiev

Propos recueillis par Maximilien Friche

Svetlana Arefiev : Ma peinture est avant tout intuitive et il m’est difficile de mettre des mots sur ce que je fais, encore plus des mots français, car ce n’est pas ma langue maternelle. Et la peinture est sans doute d’ailleurs ma véritable langue maternelle, celle qui me permet le mieux de m’exprimer. Néanmoins, je peux vous dire que mon inspiration est puisée dans les musées que j’ai longuement fréquentés. Par ailleurs, mon ancien métier, restauratrice, est un substrat dans lequel viennent évoluer mes rêves et mon imaginaire. L’époque de la Renaissance me fascine bien sûr, mais également l’époque qui la précède avec l’étude du corps humain.

Vous savez, pour moi, il faut que trois éléments soient réunis pour qu’il y ait Art : un être qui est le créateur de l’œuvre ; des outils, des savoir-faire ; et quelque chose que l’on ne maîtrise pas, de l’âme. C’est une sorte d’alchimie qui se produit. J’ai choisi le peindre des visages, car pour moi le visage est le lieu de l’expression du sentiment. Et avec ce sentiment, je voyage dans une autre dimension, je voyage dans le temps. J’imagine mon personnage se présenter dans diverses situations et dans différentes périodes de l’histoire, parfois bien loin de notre époque moderne. C’est ainsi que les visages de mes modèles sont transposés dans mon œuvre. Faire voyager un sentiment et un visage dans le temps, voilà donc peut-être la couche de modernité… On peut alors parler d’une addition mais cela me semble réducteur. La modernité est comme une clé qui ouvre une porte des rêves.

14 juin 2020

Mauvaise Nouvelle : Vous dites que votre inspiration est à la fois moderne et classique. Et effectivement, à regarder tous ces visages qui émergent de vos peintures, on pense à l’époque de la renaissance. Comment agit la couche de modernité ? Comment s’exprime-t-elle ? En ôtant, en ajoutant ?

Ce moment est exceptionnel, on reste fasciné par cette apparition de la beauté. Et ce moment précis, seul le restaurateur le voit.

MN : Vous avez été restauratrice de tableau, est-ce dans le souvenir de cette activité que vous réalisez vos peinture ? Recherchez-vous ce moment magique où le tableau commence à renaître si le travail de restauration, les couleurs se raviver ? Est-ce ce point de bascule et donc d’équilibre que vous cherchez en peinture ? Est-ce là votre point d’inachèvement recherché comme dirait Nicolas de Staël ?

SA : Le travail de restauratrice est un travail purement technique guidé par l’obsession de la conservation. On ajoute un minium, on doit se faire le plus discret possible, et quand on enlève la patine du temps, il y a un moment où le tableau est révélé, découvert, la véritable couleur jaillit. Ce moment est exceptionnel, on reste fasciné par cette apparition de la beauté. Et ce moment précis, seul le restaurateur le voit. C’est un privilège que j’ai voulu partager quand j’ai commencé à peindre. C’est ce moment magique qui m’a poussé à devenir peintre. Contrairement à la restauration, la peinture n’est pas guidée par l’atteinte d’un résultat mais par l’obtention d’un point d’émotion.

Mes personnages naissent en se détachant petit à petit du fond, exactement comme dans le processus de restauration. Pendant mon travail, je ne cherche ni l’équilibre, ni le point de bascule parce que je ne suis pas un architecte. Je suis simplement mon intuition jusqu’au bout, jusqu’à ce que je trouve la satisfaction d’avoir révélé l’émotion. Cette impression d’achevé-inachevé s’explique par le fait que rien n’est achevé dans la nature, tout est en cours. Le but de la grande œuvre alchimique est de reproduire les lois de la nature, et l’imperfection fait partie de ces lois.

MN : Le visage occupe la première place dans vos peintures. Il représente le lieu de la lumière. Est-ce le lieu où converge la lumière ou d’où elle émane ? Quand il y a deux visages, ils semblent s’éclairer mutuellement.

SA : Le visage et particulièrement le regard, est le lieu du sentiment, de l’émotion, des sens, du dialogue avec tout ce qui entoure la personne. J’aimerais par ailleurs vous confier une petite anecdote pour éventuellement comprendre cette lumière qui émane des visages ou qui est reçue par eux. J’ai passé mon enfance à Moscou en Russie et, parmi les rites de la jeunesse soviétique, il y avait la visite du mausolée de Lénine. Et je reste très frappée par le souvenir de ce très long couloir noir, par ce gisant, ce vrai corps mort dont le visage était éclairé. Ce mausolée est ma première rencontre avec la mort. On se croit éternel quand on est enfant, et Lénine était considéré comme un Dieu en URSS. Si Lénine était mort, alors j’étais moi-même mortelle. C’est traumatisant. Et je me souviens de ce bain de lumière réconfortant à la sortie du mausolée, de ce couloir empreinte à rebours, je me souviens avoir été baigné de lumière sur la place Rouge. Mon visage a reçu cette lumière.

MN : Dans votre série « mémoire photographique », la disparition du visage n’est jamais totale, il reste toujours une trace, une empreinte dans la lumière. On croit deviner un appel à l’aide, un appel à être ravivé. Est-ce ce rapport de désir entre vous et le tableau que vous cherchez à établir ?

SA : La mémoire du visage qui s’efface ou qui réapparait au retour du souvenir, l’image flottante du visage, est peut-être une tentative d’appréhension, mais avec toute la vanité que cela comporte, de captation de l’essence d’un personnage. C’est un essai, un geste d’approche d’un être humain, une évocation.

Il faut aussi dire que j’adore la photographie, je veux dire la photographie telle qu’elle était avant l’époque numérique. C’était un processus alchimique, aléatoire, avec un opérateur dépendant. Comme les expériences de la physique quantique où l’opérateur peut interagir avec les résultats de sa recherche. Je peins essentiellement des visages du passé, des gens déjà disparus ou qui n’ont plus la même apparence depuis très longtemps. Les traits n’ont dès lors plus aucune importance, ce sont les souvenirs et les émotions qu’ils éveillent qui comptent pour ceux et celles qui étudient cette photographie. Le côté inachevé de la série « mémoire photographique », le non-dit permet d’ouvrir une porte du labyrinthe dans lequel nous nous trouvons. Des nouvelles questions et des réponses très personnelles, qui sont parfois rhétoriques, me ramènent souvent à une expérience personnelle parfois très loin de ce que je pouvais imaginer pendant le processus de création de mon œuvre.

MN : J’aimerais évoquer votre rapport au temps. Sur certains de vos tableaux, les personnages semblent se déguiser avec la peinture elle-même, et en jouer. Ces visages semblent se projeter d’époques en époques et ainsi se positionner hors du temps. L’arbitrage entre le classique et le moderne peut-il être vue comme un équilibre entre l’immuable et l’actualisé ? Quelle est la part du jeu dans la composition de vos peintures ?

SA : Comme toutes les femmes, j’aime les déguisements ! J’aime me transposer dans différentes époques passées, présentes, futures… Pour répondre à votre question, c’est exactement ce qui fait partie du jeu dans mes peintures, c’est le regard d’enfant que j’ai gardé. Il ne faut pas se prendre au sérieux dans la vie.

C’est là l’ironie où les opposés de rencontrent. Une fois que l’on s’est débarrassé de la pesanteur du sérieux de l’adulte, on a alors acquis une légèreté nécessaire pour s’élever vers la lumière.

MN : Il y a aussi dans vos peintures une ironie exprimée de différentes façons, une gravité qui transparait tout autant qu’une légèreté exprimée par-dessus. Que cherchez-vous à transcender ? Quel message universel nous communiquez-vous ? Qu’est-ce qui est grave dans vos tableaux ? Qu’est-ce qui est futile ?

SA : Comme nous venons de le dire, je pense qu’il ne faut pas être sérieux dans la vie. Tous ceux qui sont trop sérieux finissent par être ridicules. C’est là l’ironie où les opposés de rencontrent. Une fois que l’on s’est débarrassé de la pesanteur du sérieux de l’adulte, on a alors acquis une légèreté nécessaire pour s’élever vers la lumière. Le message universel que je délivre est très simple : rien n’est important dans ce monde matériel. Même le souffle de la vie n’a aucune importance en tant que tel. Mes tableaux sous forme d’objets matériels n’ont également aucune importance. La seule chose qui compte est le ressenti très subjectif du spectateur qui l’attire dans le tableau, c’est la porte qui mène vers ses propres chemins de lumières.

MN : J’aimerais finir cet entretien en revenant aux visages. Ils sont gris souvent, comme découpé et posé dans un tableau ancien trouvé. On pourrait dire de façon enfantine, qu’ils ne sont pas coloriés. Pourquoi ce choix ? Pourquoi cette rupture ? Y a-t-il une part de conflit dans vos tableaux et à quoi correspond ce conflit ?

AS : Votre dernière question nous ramène à la photographie. La série de mes tableaux qui est composée de plusieurs cellules qui comportent le même visage sous différents aspects, m’a été inspirée par des planches-contact photographiques abandonnées et rejetées par un photographe insatisfait. Parfois un de ces visages gris méritait plus d’attention et de ne pas rester anonyme dans une rangée d’échecs de son créateur. Son imperfection lui valait un nom de personnage dont les traits en ombre de plomb arrachés à la lumière de la pellicule racontent une nouvelle histoire une fois peinte sur la toile. Il n’y a donc pas de conflits dans l’harmonie qui est présente même dans l’inachevé de mes tableaux et qui reste le phare de tout Opus Magnum.